On punit le faux impact. Finance-t-on le vrai?
Posée ainsi, la question a un défaut. Elle est binaire, et le binaire rassure. Il y aurait le faux impact à punir, le vrai à financer, et il suffirait de mettre l'argent du bon côté. Je commence par cette version simple, parce qu'elle porte une part de vrai, puis je montre où elle nous piège.
La version simple, et ce qu'elle a de juste
D'un côté, l'État resserre les règles contre l'écoblanchiment. Au Canada, les amendements à la Loi sur la concurrence adoptés en 2024 par le projet de loi C-59 prévoient des pénalités qui peuvent atteindre 10 millions de dollars, et jusqu'à 3 pour cent du chiffre d'affaires mondial en cas de récidive, pour les déclarations sociales ou environnementales mal étayées. Sanctionner la parole d'impact sans preuve, c'est sain, et je le défends.
De l'autre, les organisations qui réparent le tissu social au quotidien restent sous-financées. Au printemps 2026, plus de 1 500 organismes communautaires québécois ont fait la grève, sous la bannière « Le communautaire à boutte ». Des organisations que j'accompagne m'ont répondu, cette semaine-là, par un message d'absence. Des mois plus tard, la question n'est plus la grève, c'est ce qui n'a pas bougé depuis.
Le récit tient, on punit le faux et on affame le vrai. Mais si je m'arrête là, je reste dans le piège.
Le piège du binaire
Le binaire oppose deux coupables commodes, un secteur qui en demanderait trop, un État qui en donnerait trop peu. Les deux sont pris dans quelque chose de plus grand qu'eux.
Notre économie a une habitude ancienne, elle privatise les gains et socialise les dégâts. L'entreprise qui externalise ses coûts sociaux et écologiques les dépose quelque part. Ce quelque part, c'est souvent le communautaire, la santé mentale, l'insertion, l'aide alimentaire, les maisons de femmes. Le secteur qu'on dit « à boutte » est l'atelier de réparation d'une économie conçue pour abîmer ailleurs.
Vu ainsi, financer le communautaire « à la hauteur de ce qu'il produit » est déjà une phrase piégée. Elle mesure la réparation avec la règle de ce qui l'a rendue nécessaire. Je l'ai écrite, cette phrase, et je la reprends devant vous, parce que même mon vocabulaire est colonisé par la logique que je prétends critiquer. Un organisme qui prend soin ne fabrique pas un rendement. Il tient debout ce que d'autres laissent tomber.
L'avocat du diable, pour de vrai
Contre ma propre thèse, deux objections méritent mieux qu'un revers de main.
La première. Exiger du communautaire qu'il mesure son impact, n'est-ce pas lui imposer la logique marchande que je dénonce? En partie, oui. La mesure peut devenir un dispositif de contrôle, une façon polie de demander au secteur de mériter son air. Je ne referme pas cette tension, je la laisse ouverte. La mesure ne vaut que si elle sert le pilotage de l'organisation elle-même, jamais la surveillance du bailleur.
La seconde. Financer davantage, sans rien changer d'autre, n'est-ce pas subventionner la réparation à perpétuité plutôt que tarir la source? C'est un risque réel. Verser plus d'argent dans l'atelier, sans toucher à la machine qui casse, soulage sans guérir. L'argent est nécessaire, il ne suffit pas.
Et moi qui écris ceci, je fais partie du marché du conseil. Appeler à repenser le système depuis cette place mérite d'être dit tout haut, plutôt que caché.
La troisième voie
Donc ni « punir le faux » seul, ni « financer le vrai » seul. Une troisième question, plus dérangeante. Et si on concevait une économie qui produise moins de dégâts à réparer?
À l'échelle d'une organisation, cette inversion porte un nom, l'impact par conception, et j'en détaille la méthode ailleurs.
C'est le cœur de ce que j'appelle la durabilité authentique. Pas un seuil de conformité de plus. Une inversion. On cesse de compenser après coup les coûts qu'un modèle rejette sur le collectif. On conçoit des modèles dont la valeur ne se paie pas en dette sociale ou écologique reportée sur les autres. L'impact dès la conception, pas le pansement à l'arrivée.
Dans cette optique, la loi anti-écoblanchiment et le sous-financement du communautaire cessent d'être deux sujets. Ce sont deux symptômes de la même chose, une économie qui gère ses externalités par la punition d'un côté et par la charité de l'autre, sans jamais reprendre la question à la source.
Ce qu'on choisit de tenir debout
La vraie question de financement n'est plus « combien de rendement le communautaire doit prouver pour mériter son dû ». C'est « qu'est-ce qu'une société choisit de tenir debout, et pourquoi ». Le soin, le lien, la dignité ne se justifient pas par un ratio. On les soutient parce qu'on décide qu'ils comptent, et parce qu'une économie qui les détruit d'un côté pour les sous-traiter de l'autre finit par payer, en crises, bien plus cher que ce qu'elle croyait épargner.
La question qui reste
On construit des outils pour mesurer l'impact. On légifère pour punir le faux. Aurons-nous le courage de reprendre la question là où elle se joue vraiment, dans la conception même de ce qui crée de la valeur et de ce qui la détruit?