Blogue · Infolettre Boussole-R · Article 01

« Si tu donnes tout, que te reste-t-il à vendre? »

Reprendre la parole : sept angles morts du conseil en impact. Et celui que je porte dans mon propre nom.

Ghani Kolli · 11 juillet 2026 · paru d'abord dans l'infolettre Boussole-R sur LinkedIn; il vit désormais ici.

C'est la question qu'on m'a le plus posée pendant sept mois de réflexion. Je vais y répondre, mais pas tout de suite.

En novembre 2025, j'ai décidé de quitter Credo Impact, l'organisation que j'avais rejointe avec HumanYo+Impact en 2021 et que je dirigeais depuis 2024. J'ai choisi de prendre du recul, sur moi-même, sur ce que je voulais vraiment faire, et même sur le fait de vouloir ou non encore faire du conseil.

Car ce n'est pas seulement une organisation que je quittais. C'était une industrie qui, trop souvent, pérennise les problèmes qu'elle prétend résoudre. Dans le conseil, la dépendance du client n'est pas toujours un accident. C'est parfois le produit. Un modèle d'affaires qui vend des heures a intérêt à ce que les problèmes durent.

Si je rouvre la parole aujourd'hui, ce n'est pas pour parler à tout le monde. C'est surtout pour les anticonformistes qui poussent vers le mieux, celles et ceux qui dérangent par envie de progrès, pas par posture. Que vous débutiez ou que vous ayez déjà un long parcours. Si le cynisme vous lasse autant que le conformisme, nous allons nous reconnaître.

Ce recul était du travail. Des mois à désapprendre, lentement, des réflexes que je prenais pour de l'expérience.

On nous a appris que diriger, c'était faire grandir une structure. Que conseiller, c'était livrer un rapport solide et passer au mandat suivant. Que se taire par prudence, sur ce qu'on voit vraiment dans le métier, relevait du professionnalisme.

Je n'en crois plus un mot.

Ce que le recul m'a (dés)appris

On apprend rarement autant en restant qu'en partant. Tant qu'on tient une structure, on protège des routines qui ont cessé d'être utiles, on entretient des certitudes qu'on n'interroge plus parce qu'elles font partie du décor. Partir, c'est enlever le décor. Ce qui reste, alors, est instructif.

Ce qui m'est resté tient en une phrase, plus simple et plus exigeante que tout ce que j'affichais avant.

Mon métier n'a jamais été de produire des livrables. Il a toujours été de rendre une décision lucide, tenable, puis de me retirer.

Lucide. Le mot compte.

Une pratique qui prépare son propre départ

Dans le conseil, la tentation est ancienne, celle de garder ses outils, ses gabarits, sa méthode. Faire en sorte qu'on revienne nous chercher. Beaucoup de cabinets vivent de ça, pas par malice, par conception même de leur modèle d'affaires.

Tant qu'à rester dans le conseil, autant le repenser. J'ai donc décidé de faire autrement. Ce que je construis, les outils, les cadres, la manière de décider, je le laisse. Ça appartient à celles et ceux que j'accompagne, pas à moi.

Et voici ma réponse à la question du début.

Si je donne tout, ce qui me reste tient en un mot, la lucidité.

Le regard externe ou de côté, la question qui dérange juste au bon moment, la capacité de nommer ce que personne dans la pièce n'ose encore nommer, les fameux éléphants dans la pièce. Identifier ce qu'on ne sait pas qu'on ne sait pas. Ça ne se range pas dans un gabarit, et ça ne se copie pas. Pour l'instant.

Un client qui devient autonome n'est pas un client perdu. C'est une relation qui a tenu sa promesse.

Je sais que cela va à contre-courant. On me dira que c'est un luxe dans l'état du marché actuel. Peut-être. Mais le marché récompense la dépendance, rarement l'effacement.

Je préfère une pratique plus sobre et honnête à une pratique qui prospère sur le dos du besoin qu'elle entretient.

C'est peut-être ça, au fond, que je cherchais dans le recul des derniers mois. Une façon d'être pertinent sans me rendre indispensable.

L'IA est déjà dans la salle

La vraie question, est-ce que ton équipe est devant ou derrière la clientèle?

Lors d'une session de travail, une cliente utilisait Claude, d'Anthropic, en temps réel pour produire et réviser sa proposition de valeur. Pas en amont, pas après. Pendant l'atelier.

Ce moment mérite qu'on s'y arrête.

Ce qui change, concrètement. La clientèle n'attend plus que les personnes qui conseillent introduisent l'IA dans la relation. Elle l'a déjà intégrée dans sa pratique. Pas toutes, pas tous, mais la tendance est irréversible.

Ça crée une nouvelle asymétrie. Ou plutôt, ça efface une vieille asymétrie d'information que beaucoup de firmes de conseil prenaient pour acquise, l'accès à des méthodes, à des cadres, à des outils.

Si la clientèle a accès aux mêmes outils que toi, avec des coûts faibles, la question n'est plus de savoir si on utilise l'IA. C'est de savoir comment être plus pertinent qu'un client qui utilise les mêmes outils que toi.

Ce que ça redéfinit en profondeur. La valeur perçue et réelle du conseil se reconfigure. Le temps passé, l'effort déployé, la livrabilité d'un document perdent de leur poids symbolique. Ce qui prend de la valeur, c'est la qualité du jugement dans un contexte donné, la capacité à lire ce que l'IA ne voit pas, le regard externe qui dérange utilement, et la co-construction d'intelligence collective que l'outil seul ne peut pas générer.

Ce n'est pas une menace pour le conseil. C'est une invitation à monter d'un cran, voire de plusieurs.

Ce que ça exige, maintenant. Éviter le sujet n'est plus une option. La clientèle va l'utiliser avec ou sans nous. La seule variable, c'est la posture, précéder cette transformation ou courir derrière.

Les équipes qui créeront de la valeur multi-capitaux dans ce nouveau contexte ne seront pas celles qui maîtrisent le mieux les prompts. Ce seront celles qui auront clarifié pourquoi et où leur présence humaine dans le processus reste irremplaçable. Devenir architecte de la décision.

Ce moment observé avec cette cliente n'est pas une anecdote. C'est un signal qui est déjà en train de devenir la norme.

À qui je parle

Je rouvre la parole ici, sur cet espace qui permet une plus grande profondeur, pas dans le tumulte des fils d'actualité conçus pour l'alarme et le clic. Je le fais lentement, en assumant la nuance.

J'ai déjà dit plus haut à qui je parle. Je précise seulement ceci. Que vous portiez, souvent en solitaire, une idée juste à l'intérieur d'une organisation qui ne l'entend pas encore, ou que vous dirigiez une organisation que vous voulez transformer pour de vrai, c'est à vous que j'écris. Nous nous reconnaissons à un refus double.

Ni le cynisme, ni le conformisme.

Disons-le franchement, des deux côtés, pour ne pas perdre notre temps. Ce que j'écrirai ici n'est pas pour vous si vous cherchez des certitudes rassurantes et des recettes toutes faites. Je vais me tromper en public, nuancer le lendemain, douter à voix haute. Et ce ne sera pas pour moi si je ne peux rien vous laisser de plus solide que ce que vous aviez avant de me lire.

On ne revient pas d'une pause. On revient autrement. C'est le prix d'une parole qui recommence à vivre. Je le paie volontiers. Immédiatement.

Angles morts

Quand on quitte, on retrouve le droit et même le devoir de nommer ce qu'on voyait sans pouvoir le dire. Les angles morts du conseil en impact et durabilité, ceux qu'on tait tant qu'on est encore aux commandes. En voici au moins sept.

  1. La durabilité cosmétique avance pendant qu'on regarde ailleurs. Le secteur recule, vite. Détricotage de la CSRD via Omnibus en Europe, retraits en cascade de la Net Zero Asset Managers Initiative, démantèlement de la règle climat de la SEC, le Canada qui fait marche arrière sur ses ambitions climatiques. À chaque recul réglementaire, la même tentation grandit, celle de confondre rapport d'impact et marketing. Pour une organisation ayant une raison d'être autre que le seul profit, la vraie question n'est plus d'avoir un beau rapport, mais de savoir si son impact tient quand plus personne ne l'oblige à le mesurer. La conviction se voit quand la contrainte tombe. Le masque du washing est justement tombé d'autant de firmes-conseil que d'organisations.
  2. On parle d'intentions là où le vivant ne connaît que des seuils. L'estuaire du Saint-Laurent ne négocie pas. Le seuil de toxicité chronique de l'azote ammoniacal pour la faune aquatique se situe entre 0,1 et 2,1 mg/L, et on est au-dessus. La zone morte du fond de l'estuaire est sept fois plus grande qu'en 1993. Sur 10 000 km², il ne reste presque rien de vivant. La durabilité authentique ne se mesure pas à nos intentions. Elle se mesure à des seuils qu'on s'interdit de franchir, à l'intérieur des limites planétaires.
  3. On croit l'IA neutre, alors qu'elle amplifie. Elle optimise ce qu'on lui demande d'optimiser. Pointée sur le rendement seul, elle accélère l'extraction. Pointée sur des seuils réels et sur le vivant, elle sert la transformation. La technologie ne tranche pas, la posture oui. Je ne défends pas l'IA à tout prix, je défends l'IA au service de la décision juste. Moment de gratitude pour Gabriel Dabi-Schwebel, Lionel Clément et mes collègues du Cercle DécisionIA, avec qui j'ai tant désappris, appris, et continue de faire évoluer ma posture de stratège augmenté.
  4. On préfère le sauveur à la ruche. Le conseil adore ses figures uniques. Mais un enjeu systémique ne se règle pas avec une figure de sauveur. Il se règle avec une intelligence collective qui pense mieux qu'aucun de ses membres seul. C'est pourquoi je mise sur la ruche hybride d'intelligence numérique et artificielle plutôt que sur le consultant-sauveur, le tout humain ou le tout numérique. Un collectif de stratèges augmentés que j'assemble abeille par abeille. L'objectif n'est pas la dépendance aux consultants, c'est l'autonomie de l'organisation.
  5. On croit que l'impact vient de la Silicon Valley. La plupart des récits d'innovation viennent du même imaginaire de la performance, fait de croissance, de disruption et de passage à l'échelle. Or l'idée de vivre dans les limites du vivant est plus ancienne, et elle vient surtout d'ailleurs, des savoirs autochtones du monde entier, des économies du soin, des traditions du Sud global qui n'ont jamais cessé de penser le lien plutôt que l'extraction des ressources. Faire de l'impact au Québec, c'est aussi se souvenir qu'on travaille sur un territoire qui portait déjà ces savoirs. L'axe de décolonisation de l'économie m'impose la même question, celle de savoir qui définit le cadre et qui en bénéficie. La primauté exclusive aux savoirs du Nord global doit cesser. L'inclusion des perspectives est au cœur de ma démarche.
  6. On confond le calendrier et le tempo. Le calendrier, c'est le rythme de livraison qu'on impose. Le tempo, c'est le rythme organique auquel une transformation tient vraiment. Le secteur de l'économie sociale et solidaire planifie au calendrier et s'étonne que rien ne dure. Une stratégie n'est pas un document qui expire le jour de sa validation. C'est un système vivant qui respire, qui tient, qui reste parfois en sursis, et qui finit par essaimer. Telle est mon échelle de lecture.
  7. On mesure en score ce qui se raconte en portrait. On réduit l'impact à un chiffre comparable parce qu'un chiffre rassure les bailleurs. Mais l'impact d'une organisation est multidimensionnel, un état plutôt qu'un mot. Et la preuve la plus précieuse, la rétroaction qualitative, arrive en pièces détachées, noyée dans la logistique, jamais capturée. Ce n'est pas étonnant que des organisations produisent leurs meilleures preuves d'impact et les oublient aussitôt. J'ai opté pour une approche qui produit un portrait narratif de votre maturité stratégique à trois niveaux, direction, organisation, territoire, et à quatre états de vitalité, refondation, transition, action, transformation. Ce n'est donc pas un score. C'est un récit vivant, mis à jour à chaque phase de notre futur accompagnement, sur une ou plusieurs échelles, nano, micro, meso et macro.

Le moment avocate du diable

Maintenant je retourne cette liste contre moi-même, parce qu'un cadre qu'on ne questionne pas devient une croyance. Le mot impact, celui que je défends, est lui-même un mot de performance. Olivier Hamant le rappelle, un impact c'est un choc, une force qui tombe. Et ce mot est dans mon enseigne, HumanYo+Impact. Nommer des angles morts depuis une firme qui porte Impact dans son nom, c'est peut-être un angle mort de plus. Je ne tranche pas cette tension, je la garde ouverte, parce que la garder ouverte est la seule façon de tenter de ne pas devenir ce que je critique. Si ce passage ou un autre de ce texte te semble plaqué ou contradictoire, dis-le-moi. C'est exactement le genre de signal qui vaut plus que toutes les mesures de portée.

Ces angles tiennent par un seul fil.

Aligner les humains, les organisations et les territoires, par l'innovation durable, sur ce qui a vraiment du sens. Une sorte de boussole pour ralentir, refuser, régénérer, et réfléchir à contre-courant, pour une économie du vivant. Une économie régénérative.

Lequel de ces angles morts est le plus difficile à nommer?

Je vous présente DorIA. Idée, réflexion et voix de Ghani Kolli, rédaction augmentée par DorIA, l'intelligence de coordination de HumanYo+Impact. Le nom DorIA est inspiré de la contraction de IA, intelligence artificielle, et du prénom de Dorra, une collaboratrice de choix et de longue date.
Répondez, contestez : info@humanyoimpact.com, ou passez par les chantiers ouverts, la pépinière des prochains textes.