Une firme de conseil qui ne nomme pas ses référentiels théoriques les naturalise. Les naturaliser, c'est les rendre invisibles. Les rendre invisibles, c'est les imposer.
Alors nommons. Nos outils de mesure d'impact, la théorie du changement, les cadres comme SROI, B Corp ou les ODD, l'intelligence artificielle que nous utilisons pour travailler, tout cela est massivement produit au Nord global. Ce biais ne disparaît pas parce qu'on l'écrit. Mais l'écrire permet de le surveiller, et c'est déjà autre chose que de le subir sans le voir.
Ce texte n'est pas une déclaration de vertu. C'est un état des lieux honnête, en deux colonnes, ce que nous faisons déjà et ce que nous ne faisons pas encore.
Ce que nous faisons déjà
Nous nommons l'origine de nos cadres. Quand nous mobilisons une théorie du changement ou un référentiel d'impact, nous disons d'où il vient et ce qu'il porte comme histoire. Une notion de « développement » ou de « bonnes pratiques » n'est jamais neutre, et Aníbal Quijano a donné un nom à ça, la colonialité du pouvoir, ce qui survit d'un rapport de domination longtemps après la fin officielle de la colonisation.
Nous citons les penseurs et penseuses dans le corps du texte, pas en note de bas de page. Une référence reléguée en marge est une référence qu'on décore. Sabelo Ndlovu-Gatsheni parle de liberté épistémique, le droit des peuples anciennement colonisés à définir leurs propres critères de vérité et de validité. On ne défend pas ce droit en le citant en petits caractères.
Nous appliquons des protocoles concrets quand un mandat touche des communautés autochtones. Pour toute donnée collectée, les principes OCAP du Centre de gouvernance de l'information des Premières Nations, propriété, contrôle, accès et possession par la communauté. Ce ne sont pas nos principes, ce sont les leurs, et nous les pointons vers la source plutôt que de les reformuler à notre sauce.
Nous rémunérons les savoirs autochtones qui nourrissent notre travail, à un tarif majoré par rapport à notre grille standard, y compris pour les consultations dites informelles. Un savoir qu'on utilise et qu'on ne paie pas, c'est une extraction, peu importe l'intention.
Nous interrogeons nos propres horizons de temps. Le planning stratégique occidental raisonne sur trois à cinq ans. Joséphine Bacon, poète innue, porte une pensée du territoire qui se mesure en générations. Quand une organisation choisit un horizon court, nous posons la question, est-ce pertinent, ou est-ce seulement par défaut?
Ce que nous ne faisons pas encore, et nos limites
Nous restons une firme québécoise, et nos parcours de formation sont un mélange, pas un bloc. Je suis moi-même formé en Algérie, dans un système éducatif largement hérité de la colonisation française. Avoir étudié hors de l'Occident ne met donc pas à l'abri de son cadre, la colonialité voyage avec les institutions qu'elle a laissées. Ce n'est pas un aveu de modestie, c'est un fait qui colore ce que nous voyons et ce que nous ratons. Aucune déclaration ne corrige ça, seule une vigilance répétée le tient en échec.
Nous continuons d'utiliser des outils partiellement ancrés au Nord, SROI, ODD, B Corp. L'enjeu n'est pas de les rejeter en bloc, ce serait une posture, c'est de les employer en disant leurs limites. Glen Coulthard et Taiaiake Alfred nous ont appris à distinguer la reconnaissance cosmétique de la décolonisation effective. Nous nous appliquons la même grille, et nous ne sommes pas toujours du bon côté.
Une nuance s'impose. Nous ne sommes pas extérieurs au Sud global, j'en suis, et une partie de notre équipe, actuelle et à venir, en vient aussi, par choix et non par hasard. Mais en être ne nous autorise pas à porter les voix autochtones de ce territoire, ce sont d'autres peuples et d'autres histoires. Celles-là, nous les citons, nous les consultons, nous les rémunérons, sans prétendre les incarner. Une firme qui se dirait « décoloniale » se placerait exactement dans le piège que Leanne Betasamosake Simpson décrit, intégrer l'autre dans ses propres structures plutôt que de reconnaître son autodétermination.
Et ce document même, celui dont cet article est tiré, attend une relecture externe par une personne compétente en justice épistémique avant sa diffusion plus large. Nous publions donc une version qui se sait provisoire.
Deux objections que nous nous faisons à nous-mêmes
La première, c'est de la vertu signalée. Un texte qui parle de décolonisation pour bien paraître. La réponse tient dans la deuxième colonne de cet article, celle de ce qu'on ne fait pas encore, et dans un engagement, publier chaque année un bilan de l'écart entre nos ambitions et nos pratiques sur cette dimension. La vertu signalée ne publie jamais ses manques.
La seconde, c'est qu'une firme québécoise n'a aucune légitimité à toucher ce terrain. C'est en partie vrai, et c'est justement pour ça que notre rôle n'est pas de parler à la place, mais de citer, de rémunérer et de faire de la place. La question de Gayatri Spivak reste ouverte au-dessus de nous, qui peut parler, et qui, structurellement, ne le peut pas dans nos cadres. Nous n'avons pas de réponse propre. Nous avons une discipline, nommer qui est absent de la table, à chaque fois.
Voix mobilisées, voix absentes
Cet article s'appuie sur Quijano, Ndlovu-Gatsheni, Coulthard, Alfred, Simpson, Bacon, Spivak, et sur les protocoles OCAP. Ce sont des voix citées, pas des voix présentes. Aucune n'a co-écrit ce texte, aucune ne l'a validé. C'est une limite, et la nommer fait partie de l'exercice. La prochaine étape n'est pas d'en citer davantage, c'est d'en associer au moins une, réellement, à ce que nous produisons.